Inégalités éducatives : la politique en trompe l’œil du ministre Blanquer

école#PasDeVagues Les ministres Blanquer et Castaner prétendent « rétablir l’ordre » alors que des centaines d’enseignants dénoncent sur les réseaux sociaux les violences dont ils sont victimes et la passivité de leur hiérarchie, en réaction à la vidéo d’un lycéen de Créteil pointant une arme contre son enseignante. Beaucoup mettent surtout en cause le manque de moyens humains, dans des lycées de banlieues qui semblent être les grands oubliés de « l’école de la confiance » chère à Jean-Michel Blanquer.

Car sous couvert de mesures volontaristes d’égalité des chances en primaire – qui font en réalité l’impasse sur des inégalités éducatives majeures – le président Macron et son ministre Blanquer mènent une politique éducative libérale, bercée d’illusion méritocratique. Ils renvoient à chaque jeune la responsabilité de ses succès et de ses échecs ; et ils donnent priorité, dans l’enseignement secondaire et supérieur, à la réduction de la dépense publique – qui touche au premier chef les élèves des lycées professionnels tels le désormais fameux lycée Edouard Branly de Créteil.

 

PRIORITE AU PRIMAIRE : PETITS PAS, ANGLES MORTS ET PARTI-PRIS

Pour réduire les inégalités éducatives, il faut les attaquer à la racine, en concentrant les efforts sur les premières années d’apprentissage. Ce diagnostic fait consensus et il a conduit le Gouvernement à prendre quelques mesures salutaires, à commencer par la sanctuarisation du budget de l’enseignement primaire et le dédoublement des CP en éducation prioritaire (CP et CE1 en REP+). Plusieurs annonces du récent plan pauvreté vont aussi dans le bon sens, même si leur ambition reste modeste et leur financement incertain.

Mais cette priorité au primaire s’appuie sur une forme de scientisme qui pose question : il existerait une solution scientifique pour résoudre les difficultés d’apprentissage. Le ministre prétend recourir aux sciences pour éclairer ses décisions, mais s’appuie en réalité sur un pan particulier de la recherche, les neurosciences, et plus précisément sur le professeur Stanislas Dehaene, placé à la tête d’un « conseil scientifique » de l’éducation. Ce parti-pris le conduit à des prescriptions hors de propos, telles que le prétendu « retour » au b.a.-ba ; ou encore à faire passer aux CP et aux CE1 des évaluations dont le contenu fait débat parmi les spécialistes.

Ce parti-pris amène aussi le ministre, dans son récent projet de loi, à démanteler le Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO), pourtant reconnu pour la qualité de ses travaux, au profit d’une nouvelle instance d’évaluation, moins indépendante. Cette instance sera notamment chargée de promouvoir la « culture de l’évaluation » par laquelle Jean-Michel Blanquer cherche à transformer l’école. Le ministre affirme en effet vouloir mettre en place une évaluation régulière des établissements scolaires, dont il est à craindre qu’elle serve moins à améliorer leur pilotage qu’à les mettre en concurrence auprès de parents devenus usagers.

La priorité affichée au primaire fait surtout l’impasse sur des ségrégations sociales et territoriales pourtant au cœur des inégalités éducatives. Ainsi, le dédoublement des CP ne concerne que les écoles en éducation prioritaire, soit seulement 30% des élèves défavorisés. Certes dans ces quartiers, les difficultés sont plus concentrées. Mais que fait-on pour les autres élèves défavorisés, ceux-là même qui ont vu par exemple les RASED se réduire comme peau de chagrin ces dernières années ? Par ailleurs, la possibilité pour les communes de revenir à la semaine de quatre jours va à l’encontre de l’intérêt des enfants, notamment des plus défavorisés – les recherches sur les rythmes éducatifs restent unanimes à ce sujet – et remet en lumière les inégalités de moyens entre collectivités pour financer un périscolaire de qualité – le « Plan Mercredi » du Gouvernement étant sous doté.

En particulier, aucune mesure n’est proposée pour obliger l’enseignement privé à contribuer à la réduction des inégalités. Au contraire, la future loi « pour l’avenir de l’école » va accroître son financement public sans contrepartie. L’abaissement de la scolarité obligatoire à trois ans – une mesure positive dans son principe mais qui vient surtout entériner une réalité de terrain – aura pour principal effet d’obliger les communes à abonder les budgets des écoles privées sous contrat à hauteur du nombre d’enfants qu’elles scolarisent en maternelle (avec une compensation de l’Etat très partielle et partiale, comme l’a bien souligné le RFVE). C’est un très mauvais signal envoyé par le Gouvernement quand on sait qu’à Paris par exemple, l’évitement vers le privé pèse pour moitié dans la ségrégation scolaire entre collèges (et pour 1/3 dans des métropoles comme Bordeaux ou Clermont-Ferrand). Il aurait été autrement ambitieux – et pas plus couteux – de lancer un plan de développement de la scolarisation dès 2 ans (y compris hors REP) dont on sait qu’elle est une contribution efficace à la réduction des inégalités éducatives.

Bref, la priorité au primaire est affichée avec force mais s’incarne dans des mesures a minima. Et quoi qu’il en soit, elle ne saurait corriger à elle seule les ségrégations sociales et territoriales qui fondent les inégalités scolaires. Dans la logique gouvernementale, elle justifie pourtant le tri social opéré à la sortie de la scolarité obligatoire. Là où notre pays aurait besoin d’élever le niveau d’éducation et de qualification de toute une génération, nos dirigeants préfèrent afficher une politique d’égalité des chances permettant aux plus « méritants » de s’extraire de leur milieu pour accéder à un parcours de réussite. Les jeunes en échec ou en orientation subie sont renvoyés, quant à eux, à leur responsabilité individuelle. Et l’Etat peut tranquillement appliquer sa politique de rigueur budgétaire.

 

L’ILLUSION MERITOCRATIQUE AU SERVICE D’UN PROJET LIBERAL 

Le Gouvernement a d’ores et déjà prévu la suppression, en 2019, de 2600 postes dans le secondaire public, en contradiction avec la hausse démographique attendue. Cette hausse correspond à la cohorte d’élèves nés entre 2006 et 2012 : elle a déjà commencé à prendre effet au collège et devrait se poursuivre au lycée jusqu’en 2027. Il faut donc s’attendre, quoi qu’en dise le ministre, à une détérioration des taux d’encadrement au collège et au lycée (déjà souvent insuffisants) et à un recours toujours plus important aux enseignants précaires, non formés, car les enseignants titulaires ne seront pas en mesure de compenser en heures supplémentaires tous les postes supprimés. Cette mesure s’inscrit dans la politique macronienne de réduction de la dépense publique, avec un objectif de 120 000 suppressions de poste dans la fonction publique sur l’ensemble du quinquennat et des marges de manœuvre ciblées dans le rapport Action publique 2022 commandé par le Premier ministre.

Ce désengagement de l’Etat est particulièrement sensible dans l’enseignement professionnel (660 000 élèves, soit 30% d’une génération) et dans l’apprentissage (400 000 – 18%) qui concernent surtout les classes populaires. Le Gouvernement a en effet prévu de réformer ces filières, sans que l’intelligentsia s’en émeuve trop : les élites se sentent davantage concernées par la réforme du bac général. Au lycée professionnel, la réforme prévue pour la rentrée 2019 crée une 2nde plus généraliste, par familles de métiers, et repousse le palier d’orientation d’un an, avec une professionnalisation en seulement deux ans (1ère et Tale) là où le « bac pro » se préparait autrefois en quatre ans. Son intérêt pédagogique est contesté, avec la crainte d’un « bac pro » moins professionnalisant et donc moins reconnu par les entreprises.

Le motif principal de cette réforme de la voie professionnelle semble être surtout la forte baisse des heures d’enseignement général : 3 à 4 heures de cours en moins par semaine, soit l’équivalent de plus de 6000 postes qui pourraient être supprimés d’ici la fin du quinquennat, en contradiction avec le besoin croissant d’actifs dotés d’une solide culture générale. Cette réforme vise aussi à inciter davantage d’élèves à choisir la formation en apprentissage, moins coûteuse pour la collectivité, avec le développement des sections d’apprentissage en lycée professionnel.

Alors que notre pays a besoin de davantage de jeunes formés au lycée et capables de poursuivre des études supérieures, le Gouvernement fait le choix d’encourager en priorité le développement de l’apprentissage par sa libéralisation. Les Centres de Formation des Apprentis (CFA) vont en effet être enlevés à la tutelle des Conseils régionaux – qui étaient encore garants de l’intérêt général – pour être placés sous la responsabilité des branches professionnelles, avec désormais une grande liberté pour ouvrir de nouveaux établissements et s’adapter aux besoins court-termistes du marché. Les régions obtiennent par contre la tutelle des directions régionales de l’ONISEP, au moment où l’Etat ferme progressivement les CIO, actant le démantèlement du service public d’orientation dont les professeurs principaux récupèrent en partie la charge : il n’est pas sûr que ce soit un progrès pour l’accompagnement des jeunes lycéens dans leur parcours d’orientation…

Enfin cette approche libérale est patente à l’entrée dans l’enseignement supérieur, où plutôt que d’investir dans l’avenir, le Gouvernement a préféré généraliser la sélection via Parcoursup. Notre pays aurait pourtant besoin d’élever le niveau de qualification de l’ensemble de ses jeunes, et de mieux accompagner les étudiants à l’université, qui est notoirement sous dotée – il existe un consensus dans la communauté universitaire pour estimer aujourd’hui le besoin de financement de l’université à +1 milliard par an. Or nos dirigeants ont préféré le malthusianisme à la démocratisation de l’enseignement supérieur. Avec Parcoursup, ils ont généralisé à l’entrée à l’université cet « élitisme républicain », cette compétition méritocratique, cette culture du concours, qui caractérisent déjà trop fortement notre système éducatif, sinon notre société entière, et pour lesquels les classes favorisées seront toujours mieux armées.

 

SE MOBILISER POUR FAIRE VIVRE NOS UTOPIES EDUCATIVES

Il est temps que se mobilisent toutes celles et ceux qui aspirent à une autre logique pour notre système éducatif, pour notre Ecole publique. Une Ecole qui réfléchisse et s’organise à partir des besoins des 15-20% d’élèves en échec, qui sont souvent les plus pauvres. Une Ecole qui s’attaque de front aux disparités territoriales, aux ségrégations sociales et à la concurrence du privé. Une Ecole qui veille d’abord au bonheur des élèves, à l’inclusion de tou-te-s dans leur diversité et à l’accompagnement des familles. Une école qui forme ses enseignants tout au long de la vie, valorise leurs initiatives pédagogiques et mette en synergie l’ensemble des acteurs et partenaires de l’Ecole. Une école qui apprenne la coopération, favorise les passerelles et facilite les réorientations…

Face aux violences et aux inégalités sociales, l’Ecole ne peut pas tout, mais elle peut beaucoup. Nos utopies éducatives sont déjà en germe, ici et là, dans les établissements, à travers de multiples pratiques et initiatives, dans les textes et les discours parfois aussi. A nous de les faire croître, et ce n’est pas qu’une question de moyens : c’est plus profondément la culture scolaire de notre pays que nous devons faire évoluer !

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s