L’accueil des migrant·e·s : un devoir civique, un projet politique

Un navire irlandais récupérant des migrants en Méditerranée en 2015 dans le cadre de l’opération Triton (source : Wikipédia)

Alors que la France durcit sa politique migratoire, en écho au repli nationaliste sensible partout en Europe, des citoyen·ne·s se mobilisent pour accueillir dignement les migrants et protéger leurs droits. Cette révolte morale et civique est salutaire, mais elle ne suffira pas, si elle n’est pas adossée à un projet politique. La gauche européenne a la responsabilité historique de poser de nouvelles utopies réalistes, parmi lesquelles celle d’un monde sans frontières.

 

La politique migratoire de la France s’est encore durcie ces dernières semaines. Contrairement à la promesse présidentielle, le Gouvernement n’a pas mis de réels moyens supplémentaires pour l’hébergement d’urgence : rien qu’en Ile-de-France, il manque 3000 places pour faire face aux nombre croissant des sans-abris, majoritairement des étrangers récemment entrés en France. Et le ministère de l’intérieur affiche clairement sa priorité : expulser massivement les étrangers en situation irrégulière, notamment les déboutés du droit d’asile. A Calais, la police n’hésite plus, malgré le froid, à jeter les couvertures des migrants et à détruire leurs abris de fortune. A Paris, elle lacère les toiles de tentes de ceux vivant dans la rue. Les centres de rétention administrative ne désemplissent pas, enfermant de plus en plus souvent des familles. Les citoyen·n·e-s qui viennent en aide aux migrants, par exemple dans les vallées alpines de La Roya ou de la Clarée, sont sous la pression des forces de l’ordre.

Un palier supplémentaire a été franchi par la circulaire du 12 décembre, signée des ministres Gérard Collomb et Jacques Mézard, qui instaure un contrôle inédit des migrants à l’intérieur même des structures d’accueil. Des « brigades mobiles » d’agents du ministère de l’Intérieur pourront désormais entrer dans les centres d’hébergement d’urgence et les hôtels sociaux pour y contrôler la situation des résidents. Et les associations gestionnaires de ces structures seront désormais tenues de transmettre, à la demande du préfet, les listes nominatives des personnes recueillies, avec mention de leur statut. Les associations dénoncent à raison cette remise en cause du principe fondamental de l’accueil immédiat et inconditionnel de toute personne sans abri ou en détresse. Elles appellent à faire de la résistance passive face à une circulaire qui risquerait d’avoir pour conséquence la rupture de confiance des migrants vis-à-vis des associations conduisant ceux-ci à se tourner vers des solutions encore plus précaires (campements, squats etc.).

Alors qu’un projet de loi sur l’immigration et l’asile sera débattu au Parlement début 2018, cette politique migratoire relève d’un choix assumé du gouvernement français, un choix marqué très à droite, dans un contexte où la place des étrangers est devenue un sujet politique ultra-sensible en Europe. Le défi social et urbain de l’intégration des immigrés, dans une période de chômage persistant, et les récents attentats terroristes ont comme tétanisé la classe politique, laissant la droite nationaliste et l’extrême-droite dicter les termes du débat, quand elle ne prend pas tout simplement le pouvoir, comme en Hongrie ou très récemment en Autriche (coalition conservateurs-FPO). La priorité d’Emmanuel Macron est donc d’abord de réduire les arrivées en France, en encourageant et finançant la prise en charge des migrants en Afrique même, notamment en Libye, sur le modèle de l’accord scandaleux passé en 2016 entre l’UE et la Turquie, quel qu’en soit le prix humanitaire. Il cherche ensuite, pour les migrants entrés en France, à en renvoyer un maximum hors du territoire, en s’appuyant sur une distinction artificielle entre réfugiés et migrants économiques doublée d’une définition étroite du droit d’asile. Cette politique relève d’une double illusion dangereuse : croire, en politique intérieure, qu’il pourra contenir l’expansion du FN en affichant une politique migratoire et sécuritaire très dure ; et croire qu’il pourra négocier plus facilement un approfondissement de l’Union européenne en satisfaisant les attentes de ses homologues en matière de politique migratoire.

L’accueil digne des migrant·e·s et la protection de leurs droits sont un devoir moral et civique. Nous, citoyen·ne·s, devons en prendre conscience. Nous, militant·e·s et élu·e·s de gauche, devrions être les premiers à nous mobiliser. Face au drame de ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants morts en Méditerranée, pourquoi a t-il fallu que ce soit Angela Merkel, et non François Hollande, qui incarne en 2015 une politique d’accueil solidaire d’un million de réfugiés ? Qu’ils relèvent ou non du droit d’asile stricto sensu, les migrants ne quittent jamais leur pays de gaité de cœur. Ils fuient la guerre, la répression policière, ou tout simplement une misère telle qu’elle les empêche de subvenir à leurs besoins. Les causes des migrations sont à vrai dire multiples et les critères pour accueillir et accorder une protection devraient l’être aussi. Les migrants sont surtout des êtres humains qui disposent de droits fondamentaux, des droits aujourd’hui régulièrement bafoués comme le dénoncent le défenseur des droits Jacques Toubon et nombre d’associations telles que la Ligue des Droits de l’Homme. Le peu d’hospitalité des Européens est d’autant plus frappant que la proportion des migrants reste faible au regard de la population totale de l’UE, sans commune mesure avec les millions de réfugiés présents dans les pays limitrophes des zones de guerre, par exemple en Turquie et au Liban. Et les Européens ont la mémoire bien courte, eux qui ont connu au siècle dernier deux guerres mondiales, mettant des dizaines de millions de réfugiés européens sur les routes…

Certes déjà, partout en France et en Europe, des citoyen·ne·s et des élu·e·s se mobilisent pour défendre les droits des étrangers au nom de la solidarité et de l’urgence sociale. Ainsi, dans une tribune publiée dans Le Monde du 16 décembre 2017, des maires de grandes villes françaises parmi lesquels Anne Hidalgo s’alarment de la pénurie de moyens mis à disposition par l’Etat, auquel ils réclament « un véritable plan d’accueil des migrants qui réponde à leurs droits fondamentaux (nourriture, accès aux soins…) ». En attendant ils agissent. Ainsi, rien que dans le 12ème arrondissement de Paris, trois nouveaux centres d’hébergement temporaires ouvrent cet hiver sur des sites intercalaires : 308 places au Bastion de Bercy, boulevard Poniatowski ; 150 places au 98 quai de la Rapée ; 34 chambres au 17 rue de Prague. Toujours dans le 12ème, sans discontinuer depuis 2005, un collectif de citoyen·ne·s et d’associations assure l’accompagnement administratif et juridique des étrangers en situation irrégulière, par le biais de parrainages républicains et d’une permanence hebdomadaire en mairie. Un engagement concret, précieux, qui trouve écho dans de multiples communes de France.

Mais l’argument moral et civique ne suffira pas, s’il n’est pas adossé à un projet politique. Sur ce sujet comme sur bien d’autres, il est urgent que la gauche européenne bouscule ses habitudes et invente de nouvelles « utopies réalistes », à la hauteur des défis du Monde d’aujourd’hui. Car la pression migratoire va aller croissante. Il n’est qu’à voir les prévisions démographiques pour le continent africain, les perspectives géopolitiques au Moyen-Orient ou encore l’impact migratoire attendu du réchauffement climatique. D’autant que le spectacle de notre société d’abondance est désormais accessible partout par smartphone. Dans une planète mondialisée, où les sociétés sont toujours plus interconnectées mais où les inégalités se renforcent, l’Europe ne cessera pas d’être un pôle d’attraction migratoire. Et si l’on y prend garde, elle y répondra par le repli nationaliste. Au contraire, la gauche européenne doit réinventer un internationalisme pour le XXIème siècle, en posant à court terme le principe d’un accueil européen solidaire des réfugiés au sens large, et en donnant corps, à moyen terme, à l’utopie d’un monde sans frontières, sur laquelle déjà certains chercheurs travaillent. La réalisation d’une telle utopie suppose de modifier profondément le regard des Européens sur les migrants. D’abord en luttant contre l’amalgame entre migrant et terroriste – ce dernier ayant d’autant moins besoin de frontières ouvertes pour circuler qu’il est souvent natif d’Europe. Ensuite en martelant que dans nos pays vieillissants, où certains secteurs manquent de main d’œuvre, les migrants n’apportent pas seulement de la diversité culturelle, ils représentent aussi un réel atout économique, pour peu qu’on les accueille dignement et qu’on leur ouvre le droit au travail. L’ouverture des frontières permettrait en outre de fluidifier les parcours des migrants, qui ne seraient pas bloqués dans leur pays d’exil. Elle obligerait surtout les Européens à accélérer et repenser sérieusement leurs politiques d’aide au développement, tout en remettant davantage en cause leurs modes de vie consuméristes et dispendieux pour la Planète.

 

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